LE BIG DATA, UN ENJEU DÉCISIF POUR LES SERVICES DE RENSEIGNEMENTS AFRICAINS

« La guerre se gagne par la géo-intelligence » expliquait Christophe Gomart, à la tête de la DRM lors d’une conférence ESRI les 3 & 4 octobre 2016.

Introduction

Les services de renseignement africains sont confrontés à un défi de taille : Comment traiter l’augmentation exponentielle du volume de données collectées aussi bien physique que numérique ? De quelle façon cette divergence de données doit-elle être analysée ? Dispose-t-on des « outils » adaptés pour absorber la vitesse à laquelle ces données circulent ? Ma publication de ce mois va explorer de manière très didactiques ces problématiques à travers les « Big Data » dans leur cadre théorique, conceptuel et juridique.

Comment somme-nous passé de l’espion (agent de renseignement) au Big Data ?

Activité ancienne dont on retrouve des marques dans l’époque antique, l’espionnage ne fut défini et organisé qu’à partir du XIXe siècle. Après des péripéties houleuses, à l’image de l’affaire Dreyfus, ensuite des deux guerres mondiales et de la guerre froide ont permis de désacraliser l’image de l’espion, tant dans la littérature qu’au cinéma.
Paradoxalement, à l’heure des changements technologiques et du Big data, les activités de renseignement en Afrique restent encore principalement attribuées aux hommes sans mettre à contribution les machines.

Qu’est-ce que le Big Data en réalité ?

Le Big Data, ou encore « grosses données », ou mégadonnées, désignent des ensembles de données qui deviennent tellement volumineux qu’ils en deviennent difficiles et chronophage à traiter avec des outils traditionnels de gestion de base de données.
L’explosion quantitative et redondante de la donnée numérique nous obligent à considérer de nouvelles manières de représenter et d’analyser le monde. Les perspectives du traitement des Big Data sont extraordinaires et en partie encore insoupçonnées ; on évoque souvent de nouvelles possibilités d’exploration de l’information diffusée par les médias, de connaissance et d’évaluation, d’analyse tendancielle et prospective (climatiques, environnementales ou encore sociopolitiques, etc.) et de gestion des risques (commerciaux, assuranciels, industriels, naturels) et de phénomènes religieux, culturels, politiques, mais aussi en termes de génomique ou métagénomique, pour la médecine (compréhension du fonctionnement du cerveau, épidémiologie, écoépidémiologie…), la météorologie et l’adaptation aux changements climatiques, la gestion de réseaux énergétiques complexes (via les smartgrids ou un futur « internet de l’énergie »), l’écologie (fonctionnement et dysfonctionnement des réseaux écologiques, des réseaux trophiques avec le GBIF par exemple), ou encore la sécurité et la lutte contre la criminalité.
La multiplicité de ces applications laisse d’ailleurs déjà poindre un véritable écosystème économique impliquant, d’ores et déjà, les plus gros joueurs du secteur des technologies de l’information.
Le big data pourrait aider les entreprises à réduire les risques et faciliter la prise de décision, ou créer la différence grâce à l’analyse prédictive.
Divers experts, grandes institutions (comme le MIT aux États-Unis), administrations et spécialistes sur le terrain des technologies ou des usages considèrent le phénomène Big Data comme l’un des grands défis informatiques de la décennie 2010-2020 et en ont fait une de leurs nouvelles priorités de recherche et développement.
Même si les applications du Big Data se multiplient de plus en plus dans le privée et le monde des entreprises, les gouvernements peuvent en bénéficier aussi. Particulièrement les services de renseignement.

Cinq concepts pour déchiffrer le « Big Data »

Big Data. Grosses données. Le concept de Big Data reste encore vague et mal compris en Afrique. Pendant ce temps-là, dans la Silicon Valley, tout le monde sait bien que les données sont « le nouveau pétrole ». Nous pouvons considérer que nous sommes à l’ère des « nouveaux marabout » dont le Big Data serait le génie qu’on invoque pour connaitre l’avenir du 21e siècle.

Le Big Data, en français facile! Il suffit de comprendre que chacun de nous crée, à chaque instant, des données numériques. Quand vous envoyez un message, un mail, utilisez votre carte de crédit, passez devant des caméras… Vous créez des données numériques. Le Big Data, c’est cette nébuleuse de données, et la révolution numérique qu’induit leur traitement, ultra-rapide, grâce à un ensemble de technologies très évoluées. »

Le Big Data, ce n’est pas que pour la NSA. Si la NSA nous surveille, c’est grâce et via les géants du Net, qui « captent tout ». Google, Facebook, Amazon et Apple détiennent 80% des données personnelles mondiales. A l’heure actuelle, Google en sait certainement plus sur l’Afrique que les africains eux-mêmes. Des données revendues à des «data brokers », sociétés qui s’en servent pour de l’analyse prédictive.

Le Big Data, ça permet de prédire l’avenir. En politique, la campagne d’Obama de 2008 est la première de l’histoire remportée grâce aux Big Datas, utilisé pour cibler les électeurs indécis. La moindre trace d’opinion politique exprimée sur Internet et l’équipe frappait à votre porte pour vous rappeler pour qui voter. En sport, pour prédire les résultats d’un match. Distance parcourue, force de frappe, intensité des placages… Des algorithmes mettent les comportements des joueurs en équation. Dans la police, à Memphis, le logiciel « Blue Crush », supercalculateur de toutes les données sur la criminalité de la ville, indique où et quand les crimes ont le plus de chances d’être commis. Permettant ainsi de déployer les ressources de façon optimale.

Le Big Data, ça a beaucoup d’avantages. Toute notre existence traduite en équations. Mais le Big Data s’applique aussi à la santé, la prévention des conflits sociaux.
Face au Big Data, l’Afrique est à la traine. « Un Américain ne va pas se sentir agressé face à des pubs ciblées -son rapport au marketing est plus positif- mais il n’accepte pas d’être surveillé par le gouvernement alors qu’il n’a rien à se reprocher. En Afrique, on est très parano sur le côté business, moins sur la surveillance d’Etat. »

Comment le monde du renseignement africain peut capitaliser sur le Big Data 

Je vois cinq bonnes raisons pour un service de renseignement africain d’exploiter la puissance du Big Data :

  1. Volume : faire face à une croissance exponentielle
  2. Variété : collecter des données de toutes sortes structurées ou non
  3. Véracité : construire sur du solide
  4. Vélocité : intégrer l’information vitesse grand V dans les processus décisionnels
  5. Visibilité et visualisation : partager l’information en ciblant les personnes ressources

Les problèmes à anticiper : l’anonymat et le gouvernement algorithmique

Le numérique fait exploser les notions du code civil : l’anonymat ne devrait plus être défini comme la simple ignorance du nom d’une personne mais comme l’impossibilité à retrouver physiquement la personne.
Pour éviter des dérapages majeurs, il ne reste donc qu’une seule contrainte : la présence d’une commission par exemple qui pourrait observer les résultats obtenus. Elle pourrait aussi produire des avis (classifiés défense) que l’administration n’est pas obligée de suivre.
Un autre risque est celui de basculer dans la raison algorithmique où ce que font les machines est devenu si opaque qu’on ne peut plus avoir d’avis citoyen ? Jusqu’où les algorithmes prendront des décisions à notre place ?

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